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21 juillet 1919

Saint Victor.

Ne pas avoir peur, c’est le meilleur moyen de défense

 


27 juillet 1919

Grève des boulangers.

Grève patronale. Motif : le désir de gagner plus gros, de s’enrichir vite à l’exemple des drapiers et fabricants de chaussures. Mais la municipalité intervient, fait envoyer du pain de Limoges, Tulle. Après avoir fait queue deux ou trois heures au collège, à la mairie où l’on manque être étouffés, on reçoit un petit morceau de boule de son ; deux femmes se querellent ; un ouvrier à qui son patron n’a donné qu’une heure brutalise la cohue pour parvenir au premier rang. Le lendemain et le surlendemain, on nous ravitaille avec excès. La population reste patiente ; rares sont les commères qui injurient les patrons grévistes. Ceux-ci ne sont pas trop fiers de leur manœuvre. Enfin, ils doivent reprendre le travail sans avoir obtenu l’élévation du prix du pain. On les force même à vendre jusqu’à épuisement l’énorme stock de pain envoyé ; les campagnards en achètent des quantités pour leurs cochons. Résultats : honte pour les patrons boulangers, perte de temps pour le public, gaspillage et perte pour tous.

 


28 juillet 1919

Nota : juin et la plus grande partie de juillet passée sans sucre.

 

Retour du 126e.

Le 126 revient d’Italie, mais par détachements espacés, ce qui nuit à la réception. Les autorités, les notabilités vont pourtant recevoir à la gare le premier bataillon rentré. Les dames de la ville, celles de la Croix-Rouge en tête, arrivent dans la cour avec des fleurs ; beaucoup font offrir les bouquets par leurs enfants. Les hautes grilles ne s’ouvrent qu’aux fonctionnaires, aux notables. La foule massée derrière, tout le long de l’avenue, subit sans perdre sa bonne humeur une longue attente en plein soleil. Coups de clairons, Marseillaise, Les voilà ! Compliments, remercîments. Tout le monde étouffait sous un soleil brûlant, et les soldats étaient fourbus de leur long voyage dans des vagons surchauffés ; mais personne ne sent plus maintenant ces malaises. Drapeau en tête, le détachement sort de la cour. Le soleil d’Italie a bruni nos braves : ce sont des hommes de bronze sous des casques d’acier. Des jeunes filles leur jettent ou leur tendent des fleurs. « Du pinard ! », crient en riant des troupiers assoiffés ! La froideur de la foule me surprend. Nul applaudissement, nul bravo. Ce sont des curieux sympathiques mais non des manifestants. Pourtant ces soldats furent à Verdun et viennent du mont Tomba. Les B. et moi nous voulons entraîner les spectateurs mais nos battements de main, nos « Vivent les poilus ! » ne trouvent pas d’écho. En revanche, un incident grotesque bien dans les habitude[s] de notre population facétieuse : on a armé d’un bouquet monstre à rubans démesurés la mère Napoléon et on l’a poussée sur le chemin des officieurs à qui elle s’obstine à offrir tour à tour son gigantesque chou-fleur multicolore…

Un des motifs qui refroidissent l’enthousiasme, c’est qu’il y a bien peu des partants parmi les arrivants, à peine quelques sergents devenus officiers. On cherche vainement les visages familiers affectionnés. Le Colonel ? mort. Les commandants, les capitaines ? morts hélas ! Ceux qui rêvaient de gloire de galons, couchés sous les champs de bataille, en France en Italie, ne défileraient plus que pour passer une nocturne revue des Morts, comme dans la ballade.

Pour expliquer leur tiédeur, mes concitoyens m’objectent : « Ce n’est pas aujourd’hui la réception du régiment. »

 

 

Lettre de Paris (13 juillet 1919)[1]

 

« J’ai beaucoup à te dire en cette veille de fête de la Victoire. Ce n’est certes pas une fête sans nuage, le passé si sanglant et l’avenir si sombre, ne permettent pas une joie parfaite, mais, malgré cela, un souffle de patriotisme passe sur la France et l’on s’émeut en le respirant.

Ce matin de 8 h 1/2 à 11 h 1/2 j’ai été voir les préparatifs de demain. J’y conduisais Mlle K. qui elle aussi, malgré son âge et son état de fatigue voulait avoir un aperçu de la fête. Le métro nous a menées à l’Étoile devant le cénotaphe tout doré élevé en mémoire des morts pour la patrie. C’est là que l’on va faire la veillée funèbre, malheureusement dépourvue de pensée chrétienne. Cette place de l’Étoile est merveilleuse faisant suite à l’avenue de la Grande Armée par où débouchera le cortège, elle est tout entourée de pylônes blancs portant des écussons aux armes des villes glorieuses et martyres : Verdun, Arras, Reims, Amiens, Soissons, etc. Ces pylônes sont reliés entre eux par des banderoles aux couleurs françaises et se continuent tout le long des Champs-Élysées jusqu’à la Concorde.

De la Concorde, le coup d’œil est féérique : tous ces pylônes, blancs semblent des cierges géants dont l’extrémité porte, en guise de flamme, un drapeau tricolore. Le tout encadre l’Arc de triomphe que l’on aperçoit au loin, tout au loin ; on dirait une chapelle à la patrie, d’une profondeur dont tu ne peux te faire une idée.

Quant à la place de la Concorde, elle est garnie de guirlandes de fleurs d’or ; malheureusement la pluie a déjà fait des siennes et beaucoup d’or a coulé. Ces guirlandes partent de la pointe de l’Obélisque ainsi changé en « mai ». La rue Royale est également superbe avec la Madeleine au fond somptueusement ornée.

J’oubliais le rond-point des Champs-Élysées avec ses pilastres blancs, ses jardins artificiels dans les fontaines comblées et surtout ses deux amas de canons tout enguirlandés de feuilles de chêne et surmontés, à droite du coq combattant, à gauche du coq triomphant ; le premier a une pose bien plus caractéristique que le second. Ces trophées sont une des idées les plus géniales de la décoration.

Les hôtels des Champs-Élysées rivalisent de riches pavoisements. L’électricité est répandue à foison par des milliers et des milliers d’ampoules. L’illumination sera splendide. Voilà ce que j’ai vu ce matin. Je ne sais pas ce que je verrai demain, peut-être pas grand-chose, mais je suis déjà très satisfaite. On fait des folies pour avoir le coup d’œil du défilé : les places se louent jusqu’à trois et quatre mille francs. »

Marie

 

 

Lettre de Château-Thierry

 

« Nous ne savons comment vous témoigner notre reconnaissance. Quelles attentions et quelles gentillesses ! C’est beaucoup trop : et des œufs et du jambon et des légumes et surtout de ce fameux produit que l’on s’arrache toujours (du sucre). Merci mille fois ! Nous sommes d’autant plus confus qu’il n’y a rien dans notre pays dévasté qui puisse vous être offert.

« Nous nous organisons un peu chaque jour, mais c’est long et compliqué. Nous avons tous les dimanches et fêtes nos deux ouvriers boches et il[s] nous font du bon travail. J’avais une armoire à glace dans un état pitoyable, percé[e] de plus de trente trous, glace brisée, bien entendu. Elle est presque refaite et dimanche à midi il n’y paraîtra plus. Pour remplacer la glace qui coûterait plus de 200 F actuellement, j’ai acheté dans une vente un panneau brodé de cigognes qui est fort joli et que l’on tendra sur le volet de l’armoire. Je suis contente de récupérer quelques meubles, car il faudrait sacrifier beaucoup d’argent pour tout racheter. De plus les meubles neufs d’aujourd’hui sont souvent légers et peu solides. Les jours passent avec une rapidité extraordinaire ; ils sont toujours trop courts pour le travail que j’ai à faire. Si les ouvriers nous terminaient quelques pièces ! Mais non, pas de papiers, pas de peintures, pas de gaz. Et nous sommes encore parmi les privilégiés puisque la plupart n’ont pas encore de vitres aux fenêtres ni de couvertures aux maisons. Quand il pleut, beaucoup encore doivent se sauver et s’abriter comme ils peuvent. La réorganisation est laborieuse, mais on est, en général, courageux et personne ne pense à récriminer : on attend. La vie est beaucoup moins agréable qu’à B. On ne s’habille plus gentiment comme autrefois et les promenades sont supprimées. À part les prisonniers toujours nombreux et les Américains, personne dans les rues. Ces derniers, depuis la signature de la paix s’en vont aussi. Ils ont relevé tous leurs morts et les ont réunis dans un grand cimetière, à Belleau, à quelques kilomètres de Château-Thierry. À présent, on attend les touristes. Chaque jour en amène déjà, mais les familles attendent pour venir que les exhumations soient faites. Nous entendons toujours aussi force détonations. Ce ne sont plus les Boches, mais des munitions que l’on fait sauter. Il y en a encore beaucoup dans les champs et beaucoup d’accidents se sont déjà produits.

Recevez, etc.

À Louis

Château-Thierry         8-7-19

 

Assiettes et verres rarissimes ; presque introuvables ; 40 F demandés d’une douzaine d’assiettes. J’ai vu à la campagne de vieilles tables creusées de trous ronds qui servaient de récipients. Faudra-t-il en revenir là ?

[1] 37 Fi 971 et 972.