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Lundi 4 novembre 1918

Aveu.

Un prisonnier allemand se lamente. Commerçant naturalisé, il s’était fait en France, avant la guerre, une bonne situation. Maintenant, il a perdu ses biens et sa liberté même.

« Puisque vous étiez naturalisé, établi, heureux, pourquoi n’êtes-vous pas resté, lui dit le lieutenant Paul C.

Nous étions tellement sûrs d’écraser la France ! »

 


Mercredi 6 novembre 1918

Il y a en France un parti antinational et ce parti est formé par les représentants des ouvriers. Qu’est-ce que j’en conclus ? Qu’il faut éclairer, moraliser ces derniers, dupes de fripons… non, jouets de fripouilles.

 


Jeudi 7 novembre 1918

Le Boche sort un peu diminué de la guerre ; aussi, je pense que Fritz peut maintenant s’écrire sans z.

 


Samedi 9 novembre 1918

7 heures du soir.

Dans la rue, on me « canarde » à bout portant de cette nouvelle : « L’armistice est signé. » J’en doute d’autant plus que Clemenceau lui-même ne présente pas la paix comme prochaine. Mais ce mot éveille tant d’espérances ! Les peuples sont aux écoutes.

 


Lundi 11 novembre 1918

11e mois, 11e jour, 11e heure de 1918.

Clair soleil ; ciel en uniforme bleu ; atmosphère printanière. Nous savons que les parlementaires allemands ont conféré avec Foch. À 11 heures, sur la place de l’hôtel de ville, allées et venues, attroupements ; des fenêtres se pavoisent. Des cris de : « Victoire ! Victoire ! » éclatent. L’armistice est-il vraiment, vraiment signé ? Je doute encore. J’aperçois M. M. au milieu d’un groupe, je cours à lui.

« Que faut-il croire ?

– C’est signé. »

À mon tour, je répands la nouvelle et sur son passage les visages s’éclairent, les maisons se parent de drapeaux. Dois-je m’associer sans réserves à la joie, à l’enthousiasme publics ? Une arrière-pensée m’en empêche : ils ont encore un pied en France et je me suis juré de ne pavoiser qu’à la complète délivrance ; mes étendards resteront aux fourreaux. Puis quelles sont les conditions de l’armistice ? N’est-il point par lui-même une faute ?… Des voisines pauvres, pendant que je réfléchis, se lamentent de n’avoir pas de drapeaux. « Je vous prête les miens. » Cela arrange tout. Je pavoise chez la porteuse de pain et la rétameuse[1].

En quelques minutes, les bazars sont dévalisés et, dans les ateliers, les midinettes se hâtent de confectionner les drapeaux belges, anglais et américains introuvables. Oh ! quel beau drapeau Yank où ne manque pas une étoile est taillé, piqué et brodé en deux heures par Jeanne et Françoise !

À 16 heures, sur la g[ran]d place, vrai cœur de la cité, puisque la vieille église et l’hôtel de ville s’y font face et toutes les rues y convergent, je me glisse dans la foule qui attend pour faire éclater son allégresse le signal des cloches et des clairons. Les plus jeunes de ceux qui sonnèrent la mobilisation, et que la guerre n’a pas réclamés, s’apprêtent à sonner le branle de réjouissance. En passant, un jeune officier me salue, que je ne reconnais pas tout d’abord : c’est Émile V. évadé d’Allemagne et en trois mois minci étonnamment. Un groupe de petites filles de mon quartier me rejoint en sautillant et en agitant de petits drapeaux. « Mon papa va revenir », disent-elles. Blanchette, la petite orpheline en deuil, répète de confiance : « Mon papa va revenir ! »

Les cloches !… une telle rumeur répond à leur carillon que celui-ci paraît tinter, non sur nos têtes, mais dans le lointain. C’est à genoux que nous devrions accueillir la bonne nouvelle. Dans le tumulte je dis un[e] action de grâce et un De Profundis silencieux… Le flux d’enthousiasme s’accroît, les sociétés défilent au son des clairons et des tambours ; des soldats français portent en triomphe des Américains malheureusement un peu titubants – qui brandissent la bannière étoilée et ne sachant plus comment exprimer leur transport la jettent à la foule ou veulent grimper la fixer au clocher. On s’embrasse, on s’entasse, nul ne songe plus à l’épidémie et aux dangers de contagion. Note comique : un ramoneur noir de suie, promène au bout de ses cannes emboitées notre emblème national et rallie la marmaille. Note discordante. Une regrattière[2] remarque : « Il n’est peut-être pas bien content le curé qu’on sonne la victoire ? C’est la république consolidée. »

 

C’est de vous, père des malheureux, apôtre véritable, français d’élite qu’une commère parle ainsi. Pauvre peuple intoxiqué par tous les poisons, absinthe, tord-boyau, anticléricalisme et qui n’aime, ne croit que ses empoisonneurs et suspecte ses meilleurs amis.

À 20 heures, une foule encore plus dense est venue écouter les hymnes nationaux. Çà et là, s’allument des feux de Bengale, des fusées. Du balcon des banques de Saint-Omer et d’Arras réfugiées ici, tombent la pluie des soleils d’or et d’argent. Que pensent sur la hauteur les prisonniers allemands qui voient tout cela ?…

Le hasard m’a placée à l’hôtel de ville entre 2 soldats américains blessés à Château-Thierry. Une étincelle jaillit du dur silex dont ils semblent faits quand je leur exprime dans leur langue notre gratitude et notre estime. Combien le 2 août 1914, écoutant à la même place la Marseillaise du départ, j’étais loin de prévoir que j’entendrais celle de la victoire entre deux soldats Yanks !

Ce jour de gloire, de délire patriotique où explosent toutes les fiertés, tous les espoirs comprimés, nous fait revivre le jour d’alarme où l’émotion moins transportante fût néanmoins d’une essence plus pure, plus élevée, plus poignante.

O mes chers morts, que n’avez-vous vécu ces heures-ci qui vous auraient inondés de bonheur ! Comme les vieux Alsaciens à leur ami Moser, j’irai du moins vous en parler sur vos tombes.

[1] Ouvrière qui procède à nouveau à la pose d’une couche d’étain sur une pièce métallique pour la préserver de l’oxydation.

[2] Vendeuse de sel à petite mesure.

 

 


Mardi 12 novembre 1918

8 heures.

 

Devant le « papillon » du « Courrier ». Une paysanne illettrée me demande anxieusement :

« La guerre ne recommence pas ?

– Non, non c’est fini ; ils reculent jusqu’au Rhin, livrent leurs canons, leurs aéroplanes et leur flotte. Guillaume, a fait le saut… jusqu’en Hollande

– Mon fils va rentrer ?

– On a bien fêté « l’armistice » chez vous ? »

 


Mercredi 13 novembre 1918

Les jeunes gens ont sonné les cloches jusqu’à minuit…

 


Jeudi 14 novembre 1918

Pour le peuple, l’armistice, ce fut « la victoire ». Il semble croire qu’elle fut remportée soudainement le matin du 11 novembre 1918.

« Victoire ! Victoire ! » Non : « Paix ! », fut son premier cri.

« Le jour de la victoire », « Huit jours avant la victoire » sont des expressions courantes. Tout a chez l’ignorant un côté faux.

Accueil fait à la nouvelle par les prisonniers boches.

 


Vendredi 15 novembre 1918

Les politiciens, qui longtemps ont enchaîné la victoire, ne lui ont-ils pas encore ce jour-là rogné les ailes ? Vaincus, les Allemands sentent-ils assez leur défaite ? Pour eux, la défaite c’est l’invasion ; le massacre et la dévastation. Français, nous ne sommes pas assez barbares pour la leur faire sentir pleinement, d’une façon concrète, et les alliés ménagent en eux leur débiteur, leur capital.

Plus humiliant que le rôle de victime est celui de forçat.

 


Samedi 16 novembre 1918

La flotte allemande n’est donc sortie que pour se rendre. Monsieur Adolphe Kessler, officier de la marine impériale, je puis vous dire non avant mais après démonstration : « Tant que les Anglais n’auront affaire qu’à de pareils adversaires, ils n’ont rien à craindre. »

 


Dimanche 17 novembre 1918

Après les hymnes guerrier[s], l’hymne religieuse de la victoire, le Te Deum. La joie particulière que nous cause la nomination d’un apôtre à la tête de notre paroisse se confond avec la félicité née de la délivrance et de la paix. Les fidèles débordent de l’église ; sous les porches, le chœur est plein d’hommes, de notabilités ; notre nouveau curé n’a qu’à laisser jaillir les sentiments de son âme chaleureuse pour être à la hauteur des circonstances. Avec son ardente effusion contraste le grave et régulier. Te Deum chanté par des voix mâles. L’orgue enfle sa voix, les voûtes du XIIe siècle frémissent ; aux lourds piliers, les faisceaux de

drapeaux comme animés d’un souffle mystérieux se mettent soudain à flotter… « Te martyrum canditatus laudat exercitus, Patrem immensae maiestatis… » Nous pleurons. Nous avons tant souffert ! nous ne pouvons plus nous réjouir sans pleurer, comme nos pauvres prisonniers affamés ne peuvent plus prendre un vin généreux sans éprouver une douleur « Salvum fac populum tuum, Domine, et benedic hereditati tuae »

 


Jeudi 28 novembre 1918

Retour des prisonniers ; ils sèment partout la haine de l’Allemagne. Je ne pensais pas que l’horreur que les Allemands m’inspiraient, après 4 ans d’atrocités, put encore augmenter. Elle croît cependant depuis la venue des prisonniers. Ils sont souvent méconnaissables, étiques et phtisiques figés dans une sorte de marasme et désireux de ne plus évoquer en les contant des souffrances dont le souvenir seul leur fait mal.