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Lundi 11 novembre 1918

11e mois, 11e jour, 11e heure de 1918.

Clair soleil ; ciel en uniforme bleu ; atmosphère printanière. Nous savons que les parlementaires allemands ont conféré avec Foch. À 11 heures, sur la place de l’hôtel de ville, allées et venues, attroupements ; des fenêtres se pavoisent. Des cris de : « Victoire ! Victoire ! » éclatent. L’armistice est-il vraiment, vraiment signé ? Je doute encore. J’aperçois M. M. au milieu d’un groupe, je cours à lui.

« Que faut-il croire ?

– C’est signé. »

À mon tour, je répands la nouvelle et sur son passage les visages s’éclairent, les maisons se parent de drapeaux. Dois-je m’associer sans réserves à la joie, à l’enthousiasme publics ? Une arrière-pensée m’en empêche : ils ont encore un pied en France et je me suis juré de ne pavoiser qu’à la complète délivrance ; mes étendards resteront aux fourreaux. Puis quelles sont les conditions de l’armistice ? N’est-il point par lui-même une faute ?… Des voisines pauvres, pendant que je réfléchis, se lamentent de n’avoir pas de drapeaux. « Je vous prête les miens. » Cela arrange tout. Je pavoise chez la porteuse de pain et la rétameuse[1].

En quelques minutes, les bazars sont dévalisés et, dans les ateliers, les midinettes se hâtent de confectionner les drapeaux belges, anglais et américains introuvables. Oh ! quel beau drapeau Yank où ne manque pas une étoile est taillé, piqué et brodé en deux heures par Jeanne et Françoise !

À 16 heures, sur la g[ran]d place, vrai cœur de la cité, puisque la vieille église et l’hôtel de ville s’y font face et toutes les rues y convergent, je me glisse dans la foule qui attend pour faire éclater son allégresse le signal des cloches et des clairons. Les plus jeunes de ceux qui sonnèrent la mobilisation, et que la guerre n’a pas réclamés, s’apprêtent à sonner le branle de réjouissance. En passant, un jeune officier me salue, que je ne reconnais pas tout d’abord : c’est Émile V. évadé d’Allemagne et en trois mois minci étonnamment. Un groupe de petites filles de mon quartier me rejoint en sautillant et en agitant de petits drapeaux. « Mon papa va revenir », disent-elles. Blanchette, la petite orpheline en deuil, répète de confiance : « Mon papa va revenir ! »

Les cloches !… une telle rumeur répond à leur carillon que celui-ci paraît tinter, non sur nos têtes, mais dans le lointain. C’est à genoux que nous devrions accueillir la bonne nouvelle. Dans le tumulte je dis un[e] action de grâce et un De Profundis silencieux… Le flux d’enthousiasme s’accroît, les sociétés défilent au son des clairons et des tambours ; des soldats français portent en triomphe des Américains malheureusement un peu titubants – qui brandissent la bannière étoilée et ne sachant plus comment exprimer leur transport la jettent à la foule ou veulent grimper la fixer au clocher. On s’embrasse, on s’entasse, nul ne songe plus à l’épidémie et aux dangers de contagion. Note comique : un ramoneur noir de suie, promène au bout de ses cannes emboitées notre emblème national et rallie la marmaille. Note discordante. Une regrattière[2] remarque : « Il n’est peut-être pas bien content le curé qu’on sonne la victoire ? C’est la république consolidée. »

 

C’est de vous, père des malheureux, apôtre véritable, français d’élite qu’une commère parle ainsi. Pauvre peuple intoxiqué par tous les poisons, absinthe, tord-boyau, anticléricalisme et qui n’aime, ne croit que ses empoisonneurs et suspecte ses meilleurs amis.

À 20 heures, une foule encore plus dense est venue écouter les hymnes nationaux. Çà et là, s’allument des feux de Bengale, des fusées. Du balcon des banques de Saint-Omer et d’Arras réfugiées ici, tombent la pluie des soleils d’or et d’argent. Que pensent sur la hauteur les prisonniers allemands qui voient tout cela ?…

Le hasard m’a placée à l’hôtel de ville entre 2 soldats américains blessés à Château-Thierry. Une étincelle jaillit du dur silex dont ils semblent faits quand je leur exprime dans leur langue notre gratitude et notre estime. Combien le 2 août 1914, écoutant à la même place la Marseillaise du départ, j’étais loin de prévoir que j’entendrais celle de la victoire entre deux soldats Yanks !

Ce jour de gloire, de délire patriotique où explosent toutes les fiertés, tous les espoirs comprimés, nous fait revivre le jour d’alarme où l’émotion moins transportante fût néanmoins d’une essence plus pure, plus élevée, plus poignante.

O mes chers morts, que n’avez-vous vécu ces heures-ci qui vous auraient inondés de bonheur ! Comme les vieux Alsaciens à leur ami Moser, j’irai du moins vous en parler sur vos tombes.

[1] Ouvrière qui procède à nouveau à la pose d’une couche d’étain sur une pièce métallique pour la préserver de l’oxydation.

[2] Vendeuse de sel à petite mesure.