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Jeudi 27 avril 1916

 

Salle d’hôpital.
Ils sont là, vingt blessés dans deux rangées de lits blancs, le long de la salle claire, au parquet ciré. Une « sœurette », jeune bonne et mignonne, veille sur eux. Toute la France est représentée. Un Corse et un Savoyard amputés chacun d’une jambe sympathisent dans une commune disgrâce. Voici un Lillois à l’abdomen rapetassé dont la grande préoccupation est un petit coq de combat laissé au pays et qu’il n’aurait pas donné pour une fortune… Voici un Marseillais loquace, patte cassée (folle comme il dit) et « biftec » enlevé ; son langage et son accent savoureux évoquent la bouillabaisse l’ailloli, la brandade, les pommes d’amour, le poivron, les oursins, l’eau et l’air de la mer. Voilà un Breton de Quimper, une fracture de la hanche ; 7 mois de lit. Froidement obstiné, celui-ci oppose au Provençal fier de son soleil et de ses fleurs, les charmes de la Bretagne ; et si disert qu’il soit, le Marseillais, reste cloué par cet argument irréfutable découvert par le Quimpérois : « Enfin, chez toi, la mer ne monte pas et ne descend pas 2 fois par jour ! »
Voilà des  de Verdun, les cheveux, la barbe, le visage brûlés par la chimie boche ; des momies dans leurs bandelettes mais qui sourient à mon bonjour affectueux, à mon panier d’oranges et à ma [illisible] de lilas.
Voilà un Flamand de la classe 16, affligé d’un énorme abcès à l’aisselle, et qui fait penser à un jeune chat écorché, à un agneau tondu. Les yeux bleus faïence regardent toujours droit devant eux avec une expression de stupeur figée. On l’a surnommé l’Ancien parce qu’il pleurnichait chaque fois qu’on l’appelait le bleu.
« Je voudrais bien sortir », soupire l’Ancien.
– Pourquoi faire ?
– Pour faire la noce !
– C’est peut-être parce que vous l’avez trop faite que vous êtes malade. »
La stupeur des yeux fixes s’approfondit :
« Moi ? je ne l’ai jamais faite. Je ne sais pas ce que c’est. Je disais ça pour parler.
– Eh ! bien ! ce n’est pas le moment de commencer. Tenez, voilà un journal illustré pour vous distraire. »
Dans le lit voisin, s’agite un petit garçon de 6 ans, Jan Bouillaguet ou plutôt Jantou. « C’est pas moi, Bouillaguet, c’est papa, dit l’enfant. Moi, je suis Jantou. », dont la plaie à la jambe ne peut guérir.
Je m’approche.
« As-tu été sage, Jantou ?
– Non, Madame.
– Tu as encore marché pendant que sœur Marie n’était pas là ?
– Oui Madame.
– Tu ne veux donc pas guérir ?
– Ça fait rien. Je suis bien ici.
– Je t’ai porté une orange mais puisque tu n’es pas sage…
– Il n’a pas menti, me crient les soldats. »
L’orange passe aux mains de Jantou qui disparaît avec son butin sous les draps parce que le médecin entre et qu’un blessé farceur (facétieux) a prévenu le petit que le docteur lui « ouvrirait la tête pour savoir ce qui le rend si polisson ». Battu comme plâtre au « taudis » paternel par un père alcoolique et une mère dévergondée, Jantou est ici choyé par tout le monde. assis sur son lit.
Le gamin chante une chanson sentimentale et patriotique :
« Si je meurs, sur mon tombeau
Que l’on dépose un drapeau,
Bleu, blanc rouge… et tricolore… »
À quelques pas, un autre enfant, un grand et brave enfant de la patrie Y a Bon celui-là, un Sénégalais baptisé, découpe en ombre chinoise sa tête noire sur la blancheur des draps.
Apercevant deux visiteurs, un vieux couple très élégamment vêtu à cheveux blancs, il s’écrie avec joie : « Papa et Maman ! » C’est le père et la mère de l’infirmier – un jeune millionnaire pas très costaud. Celui-ci nommant le vieux monsieur et la dame âgée « papa et maman », Sidi ne croit pouvoir mieux faire que de l’imiter, et le vieux couple justifie sa manière de voir par force gâteries.

 

L'Illustration, 9 janvier 1915. Archives municipales de Brive, 30 C 23.

L’Illustration, 9 janvier 1915. Archives municipales de Brive, 30 C 23.

Récapé

Terme venant du patois picard signifiant rescapé.