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Mardi 17 septembre 1918

Escortée en quelque sorte par les fantômes des deux jeunes phtisiques mortes récemment dans le voisinage, en entrant, le samedi dans la chambre mortuaire de Jeanne P. enlevée à 20 ans par une méningite, je murmurai : « La mort frappe à bien des portes ! » Je ne savais pas que le lundi elle serait à la mienne, armée non pas seulement de la faux séparatrice mais encore d’instruments de torture variés. Et dès les premières vingt-quatre heures, ça été la certitude de la fin prochaine, le retentissement d’atroces souffrances qu’on est impuissant à soulager. Les efforts pour galvaniser nos propres forces défaillantes, puis cette concentration totale de tout ce qui vit en nous sur le souffle habitant de l’être cher qui va cesser de vivre… Une expiration plus forte… un arrêt… est-ce la fin ?… encore deux grands souffles… un brusque tassement… Elle n’est plus [illisible] celle qui a choyé mon enfance et m’a le mieux aimée… Le désespoir en suspens fait explosion qu’il faut refouler presque aussitôt pour que des mains étrangères ne procèdent pas sans soins pieux et pudiques à la toilette mortuaire, qu’il faut refouler encore deux jours pour formalités et les cérémonies funèbres. Et ensuite, c’est le vide étrange d’une survivante que dix mois ont laissée seule entre deux tombes.

Pas de plaintes au cimetière ; mais mon mouchoir et mes lèvres étaient ensanglantés ; je m’en suis aperçue au logis.

Je comprends bien ce que me disait le lieutenant C., accablé devant les souffrances de sa mère agonisante : « La mort n’est pas aussi affreuse sur les champs de bataille. »

Deux consolations puissantes planent sur mon deuil : les abondantes grâces spirituelles accordées à ma mourante ; celle que Dieu m’a faite en me donnant la force de tenir, d’accomplir mon long, mon écrasant devoir filial.

Des réconforts : la présence providentielle de ma chère Louise, et des témoignages de bonté, de sympathie si délicats qu’ils font couler les larmes non plus comme une averse orageuse mais comme une rosée rafraîchissante.

 


Mercredi 17 juillet 1918

Jamais, même à la fin d’août 1914, nous n’avons été en si grand péril. Alors, on manquait d’armes et de munitions. Aujourd’hui, nous manquons d’hommes. Et cela ne s’improvise pas. On a fait donner les noirs à Compiègne parce qu’on ne pouvait faire autrement.

Angoisses effroyables !

Comme des naufragés qui se demandent : Allons-nous périr ? Cette vague qui s’avance est-elle celle qui va nous engloutir ?… Serons-nous sauvés ?… Nous coulons. Non, la barque à demi démolie tient encore… mais que de cadavres, combien peu de survivants… Nulle voile à l’horizon… et l’abîme s’ouvre… O Dieu, aide-nous ! Tu sais bien que nous montons le bateau de sauvetage, que nous nous sommes lancés sur la mer tempétueuse en entendant crier au secours !