Samedi 2 février 1918

9 h du soir.
Par un temps calme et sans nuages, éclate un grondement qui roule tantôt s’éloignant, tantôt se renforçant. Un orage ? Mais il a gelé ! Un tremblement de terre ?

 


Lundi 4 février 1918

Explication du bruit étrange : la fabrique de munitions de M. a sauté (200 km à vol d’oiseau).


Mardi 5 février 1918

Projet d’un festival mémorial où l’on n’exécuterait que des œuvres d’artistes assassinés par les . On représenterait les tableaux de guerre les plus réussis : sac de , coulage du , massacres de Serbie et d’Arménie, déportations des femmes. Des places d’honneur seraient réservées aux victimes vivantes des bandits.

 

Centraux

En référence aux Empires centraux, expression désignant la coalition qui comprend l’Empire allemand, l’Autriche-Hongrie, l’Empire ottoman et le royaume de Bulgarie, opposés, durant la Première Guerre mondiale, aux Alliés, composés de la France, de l’Empire britannique, de l’Empire russe, de l’Italie (à partir de 1915) et, en 1917, des États-Unis.

Louvain

Ville de Belgique, située en Région flamande (Flandre), à l’est de Bruxelles. Elle subit d’importants dégâts durant la Première Guerre mondiale, notamment entre le 25 et le 28 août 1914, où l'armée allemande incendie 2 000 bâtiments, dont la bibliothèque universitaire, et exécute 248 citoyens.

Naufrage du Lusitania

Le naufrage du Lusitania, paquebot britannique, eut lieu le 7 mai 1915 au large de l’Irlande. Cet événement justifia l’intervention américaine contre l’Allemagne dans le conflit puisque le paquebot, venant de New York et transportant de nombreux passagers ainsi que des munitions destinées aux armées alliées combattant en France, fut torpillé par un sous-marin allemand.


Vendredi 8 février 1918

Récit de l’inspecteur d’assurances de Val…, sa maison en Lorraine. Quand sa mère et sa tante y rentrent, elles voient leurs chapeaux retirés des armoires, posés à l’envers sur la table de la salle à manger et pleins chacun d’un souvenir boche… Vous comprenez ? Ces pourceaux produisent des ordures à volonté.

Le métier d’espion doit être facile. Très occupée, discrète, je ne me mêle guère des affaires d’autrui et je suis au courant de tout. Avec ce que je sais, je jetterais la discorde dans toute la ville, je brouillerais les femmes et les maris, les fils et les pères, les maîtresses et les servantes, les patrons et les employés. Compromissions politiques, affaires véreuses, inconduite des jeunes gens, maux secrets, tout m’est narré, confié, rapporté sans que j’aie provoqué les confidences. Quelques-unes alarment ma conscience et je préférerais ne rien savoir.


Samedi 9 février 1918

À la mairie.

Liste des jeunes gens de la classe 1919. Annotations manuscrites des gavroches. Untel (dit Bébé rose. Ah ! le pauvre petit !) B. (malade depuis août 1914). D. (en villégiature à la maison d’arrêt).


Dimanche 10 février 1918

Mot des prisonniers qui manquent de tout : « Ça se tassera. » M. L. écrit : « Je me sens réchauffé à l’idée que ma est en route depuis deux mois… On ne nous dit pas que nous sommes dans un camp de représailles mais tout semble l’indiquer. » Il dénonce des vexations et ose ajouter : « Il nous reste le droit de nous en souvenir. »

 

Capote

Manteau militaire porté par les soldats pour se protéger du froid et de la pluie.


Mardi 12 février 1918

Un Allemand ne peut pas aimer sa patrie comme nous qui la sentons souffrir, saigner en nous.

« Le bon sang de France qui coule dans nos veines veut que le plus petit d’entre nous comme moi-même, soit touj[ours] prêt à tenter de grandes choses. »

, 25 juillet 1909

Robert B. est très mécontent : on a remplacé sa Schmidt qui marchait très bien par une Voisin fort inférieure. La première est plus pénible à manier et le capitaine de l’escadrille n’avait pu s’y faire. « Les commissions n’acceptent d’ailleurs, dit le jeune homme, que les appareils de ceux qui leur payent des pots-de-vin. » « L’on ose écrire dans les journaux, s’est écrié le jeune pilote, que l’on consulte ceux qui volent ! » Eh ! le verbe voler a divers sens chez nous. Il faut s’entendre. Clemenceau est venu à leur camp et l’a interrogé.

« Il fallait réclamer, dis-je.

– Impossible, mon capitaine était présent. »

(Inspecteurs, parlez aux gens sans témoins si vous voulez savoir la vérité.) D’ailleurs, est mystifié comme tous les chefs. Il a ordonné aux aviateurs de porter au camp des costumes de mécaniciens. Aucun n’en avait, mais tous empruntant aux mécaniciens bourgerons et pantalons ont paru en tenue réglementaire. Et le ministre s’en est allé, convaincu que ses ordres sont religieusement exécutés.

 

Carte postale. Archives municipales de Brive, 37Fi985.

Louis Charles Joseph Blériot (1872-1936)

Ingénieur, pilote précurseur et pionnier de l’aviation française. Il traversa la Manche en avion le 25 juillet 1909. Sa compagnie, Blériot Aéronautique, fabriqua de nombreux appareils pour l’armée française durant la Première Guerre mondiale.

Georges Clémenceau (1841-1929)

Homme politique français. Surnommé le « Tigre » à cause de son énergie et de son indépendance, il est nommé président du Conseil par Poincaré le 14 novembre 1917. Considéré comme celui qui a conduit la France à la victoire en 1918, il participe à la signature du traité de paix le 28 juin 1919.


Mercredi 13 février 1918

1290e jour de la guerre.

À l’épicerie, une dame toute réjouie demande : « Tu crin bour les soisseaux. » La commise effaré répète : « Du crin ? » Je traduis : « Du grain pour les oiseaux. » Il y a, pour une oreille juste, une différence entre la prononciation alsacienne et la prononciation allemande ; la dernière est plus « hostile ». Je me renseigne sur la dame : c’est une Autrichienne naturalisée qui se « dévoue » depuis le début de la guerre dans un hôpital auxiliaire. J’aimerai mieux savoir cette excellente infirmière en Bochie. La plus élémentaire prudence devrait faire exclure d’auprès des soldats tout ennemi, tout suspect.

 


Jeudi 14 février 1918

Bureau du 84.

Nouvelle employée qui seule travaille. Le sergent en train de muser et de fumer lui dit : « Ne vous fatiguez pas tant. Dans le métier militaire, moins on en fait, mieux cela vaut. » Théorie du moindre effort qui aboutit à des efforts centuples – ou au désastre.

 


Vendredi 15 février 1918

La religion seule peut régénérer la France mais il faut d’abord régénérer le clergé. Il sort trop des rangs du bas peuple et en conserve trop les défauts.

 


Samedi 16 février 1918

Des poilus couverts de la boue des tranchées m’apostrophent d’un air goguenard : « Vous ne pourriez pas nous dire si les pâtisseries sont ouvertes ? » Je leur en désigne une du doigt. Ils approchent, contemplent les friandises étalées et l’un d’eux dit à l’autre en montrant les grandes glaces : « Je les casse ? » La bombe glacée brave les bombes asphyxiantes, lacrymogènes, incendiaires et explosives. Mais cela commence à irrité les nerfs de ceux qui souffrent.

 


Dimanche 17 février 1918

Voici le butin de guerre d’un officier français : il ne consiste pas en bijoux et en robes de dentelles volés à quelque châtelaine, ou en objets de piété soustraits dans une église ; c’est le nœud, puis la rosette de la Légion d’honneur… Et la pension qui y est attachée, il la consacre à de bonnes œuvres. Me voyant, moi, petite-fille de légionnaire, éprouvée par la maladie et la mort des miens, ne me supplie-t-il pas – au nom de Dieu – d’accepter cette part de guerre payée de son sang versé par trois fois ? Un événement malheureux, des propos malveillants ont arrêté sur mes lèvres l’acceptation que j’allais simplement formuler. Deux jours, j’ai hésité à repousser sa prière, mais je sentais qu’il fallait refuser. Mon refus si doucement exprimé le sera-t-il assez ? Je crains d’avoir blessé ce généreux soldat et j’en éprouve une peine amère. L’amitié qui s’offrait, se fortifiait, osera-t-elle se manifester encore ? La rigueur de la vie heurte deux sympathies comme si c’étaient des animosités.

Des soldats tout jeunes, de ces enfants de troupe que la guerre force de transformer en défenseurs de la nature jouent au foot-ball (sic). Un officier américain les regarde en connaisseur. Arrêt de jeu : le ballon usagé s’est décousu. Un des joueurs, entouré par les autres, tente de le recoudre. L’officier américain a disparu. Un moment après, il revient portant sous le bras un ballon neuf qu’il pose sur le terrain en disant : « Cadeau. » Un des équipiers s’avance alors et remercie en anglais le donateur. Venu pour établir un foyer du soldat américain, celui-ci promet bon accueil aux Français.